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 Interview : Laurent Triay sur la sortie du DVD Tough Enough

Par Pierre Délas / photos : coll. Laurent Triay
Article saisi le : 18-06-2009
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Le DVD "Tough Enough" est disponible depuis quelques jours ! Après nous avoir fait vivre le fanatisme ibérique avec "The Fanatic search", Laurent Triay nous amène cette fois dans le gaz du big wall le plus dur au monde situé à Madagacar, en compagnie de Sylvain Millet, Stéphanie Bodet et Arnaud Petit. Entretien avec le réalisateur.

- Kairn : Après avoir traité du fanatisme l’an dernier, voici un nouveau film plus orienté « voyage découverte» sur Madagascar. Comment définirais-tu le sujet ici ? 

- Laurent : C'est vrai que cette fois ci, même si j'avais envie que le montage de l'escalade soit toujours très "fanatique", je voulais depuis le début tenter un autre exercice de style s'apparentant plus au documentaire. C'est surtout le sujet et les lieux qui s'y sont prêtés et m'ont naturellement imposé le style du film. Pour définir rapidement le sujet, je dirais que ça traite d'un énorme collage de chantier en équipe, retiré dans un pays hallucinant où les gens vivent simplement.  

- Kairn : Comment s’est monté ce projet de film avec les autres protagonistes, et qu’est-ce qui t’a séduit au départ ? 

- Laurent : Arnaud et Stéphanie ont eu l'idée du projet; 10 ans après leur premier voyage de grimpe en amoureux à Madagascar, ils ont eu envie d'un retour aux sources. Puis quand Arnaud a appris qu'une voie avait été enfin ouverte en Artif par Daniel Gebel au coeur du mur futuriste du Karambony, en tant que fanatique de la croute sur mur vertical il a de suite voulu aller tenter le challenge en libre. Puis la première expédition menée par Evrard Wendenbaum et François Legrand en 2007  l'a définitivement décidé. La moitié des longueurs étaient enchaînées et un sérieux coup de lifting (brossage, rééquipement) a rendu la voie parfaitement adaptée au libre. Le travail de l'expé 2007 a été un pas essentiel dans l'histoire de libération de la voie. Il ne restait plus a Arnaud qu'a monter une équipe qui tient la route avec des personnes bien complémentaires; Stéphanie bien entendu, Sylvain avec qui ils partagent souvent leurs journées d'escalade à Céüse, et il manquait un quatrième grimpeur. C'est donc pour cela qu'il m'a contacté. Il n'était pas vraiment question de film au début, je sortais du montage de "Fanatic Search" et j'avais plutôt envie de grimper. J'étais séduit par l'idée de découvrir Madagascar qui m'attire depuis longtemps et particulièrement ces murs de ouf aux lichens psychédéliques que j'avais découvert dans un film de base jump. J'étais bien curieux de voir la réalité d'une telle difficulté sur ce granite exotique et pour finir moi aussi j'adore ce style d'escalade exigeante! Par contre j'étais assez hésitant car au niveau finances j'étais un peu taquet, je venais de payer la duplication des DVD et je commençais à vouloir renoncer... Arnaud m'a donc proposé de m'aider à financer le voyage si je ramenais un film sur l'expé. Cool ! Mais j'avais signé pour tenir la caméra au détriment de ne faire que grimper, work more climb less ! Faut croire que je prends goût à parfois travailler plus que grimper !

- Kairn : Es-tu parti là-bas avec une idée prédéfinie de comment mettre en scène ce big wall ou cela t’est venu naturellement pendant et après le séjour ? 

- Laurent : A vrai dire, j'ai commencé  seulement a penser au film une fois le cul dans l'avion. Comme je l'ai dit avant, j'avais seulement envie de faire quelque chose avec une approche plus documentaire qui parle aussi des lieux et des gens, sans plus. J'ai l'habitude de plutôt fonctionner de manière instinctive sur place en fonction de se qui se passe avec l'escalade et la nature des lieux.  

- Kairn : Combien de temps a duré votre séjour à Madagascar ? 

- Laurent : 4 semaines, tout le mois de Juin 2008 dans la même voie, sans essayer la moindre longueur à côté... Un vrai truc de débiles vraiment têtus...  

 

- Kairn : Quelle méthodologie particulière avez-vous suivi pour parvenir à libérer toutes les longueurs ? 

- Laurent : En fait, on avait comme objectif d'essayer de tout libérer, mais en discutant pendant le voyage, ça nous semblait utopique quand on lisait et relisait l'article d'Evrard dans "Grimper". Les cotation annoncées sur notre topo (quatre 8c...) faisaient aussi assez peur, il pouvait très bien y avoir des sections impossibles pour nous et ça sentait plutôt le but... On commençait à calculer quelles autres voies on allait faire en repli… D'ailleurs jusqu'au bout on ne pensait pas tout enchaîner : 3 jours avant de partir il nous manquait 4 longueurs dont "Endurance Corner" 8a+ sévère, "Gecko" 8b+/c et "Caméléon" dans laquelle personne n'alignait deux mouvements et semblait impossible ou 9a dalle ? Puis j'ai eu une révélation en me disant que je ne pouvais pas reposer més fesses dans ce gros avion avec le doute. Depuis le début je sentais que la ligne de faiblesse était plutôt à gauche et non pas à droite ou part le "Camaléon". J'ai donc scruté les prises sur la stat et équipé une autre longueur qui rejoint de façon plus logique "Gecko" par une strate avec les meilleures prises de toute la voie. Ca semblait aussi très dur, mais Sylvain à fait une perf incroyable en enchaînant cette longueur baptisée "Mora Mora" en 3 ou 4 essais après l'avoir travaillé. Un gros 8b+/8c ça reste dans le ton de la voie. Le chaînon manquant trouvé, ça nous a tous boosté : Stéphanie a réglé "Endurance Corner" au dernier moment et Arnaud est revenu un mois plus tard finir le travail avec "Gecko". Sinon, on a fait tout ce qu'on pouvait en bonne éthique depuis le bas jusqu'au pied de "Camaléon", puis on a mis des cordes fixes partout dans la voie depuis le haut pour travailler les dernières longueurs en accédant en rappel et arrêter de se défoncer au jumar.  

 

- Kairn : Filmer en grande voie, quelles spécificités et quelles contraintes ? Ce n’était pas trop dur niveau logistique et fatigue sachant que tu grimpais aussi ? 

- Laurent : Au niveau logistique, ce n’était pas beaucoup plus compliqué qu'en couenne, je filmais pendu à la stat de façon classique. Au début, je grimpais avec Sylvain au dessus de l'autre cordée, puis tirais le sac avec la caméra. Ensuite j'ai décidé de bien me concentrer en choisissant dès le matin s'y j'allais filmer ou grimper afin de bien centrer mon énergie, ne pas me disperser et bien faire les choses. Il a souvent fallu que je freine mes ardeurs de grimpeur pour ramener tout ce dont j'avais besoin pour faire un bon film. Par exemple j'étais très proche d'enchaîner la dernière longueur de "Hercule", on l’avait déchiffrée avec Stéphanie pour économiser les doigts de nos leaders, et je n'ai pas eu le temps de taper les derniers essais qui me manquait pour la faire. J'ai préféré filmer les enchaînements d'Arnaud et Sylvain. Par contre c'est sûr qu'au niveau fatigue, c'était autre chose de filmer en restant toute la journée pendu dans une paroi de 400 mètres que filmer en couenne, en plus on a monté le portaledge que les derniers jours. A la fin du trip j'étais anéanti... 

- Kairn : Quelles principales difficultés avez-vous rencontré dans votre entreprise ? 

- Laurent : Outre la taille des prises, un bon engagement, la difficulté et la précision des mouvements, ça c'est vite transformé en problème de peau et de temps. Savoir s'arrêter avant de se faire un steak était indispensable. Ensuite vu que la paroi passe à l'ombre à 1h et qu'il fait nuit à 5h, on avait droit qu'à deux essais par jour dans les longueurs et a un échauffement se résumant à une heure de marche d'approche et une bonne dose de jumar. 

- Kairn : Une anecdote de tournage ? 

- Laurent : Je me souviens surtout de m'en vouloir d'avoir oublié de prendre une polaire le jour où j'ai filmé les enchaînements d'Arnaud et Sylvain dans "Hercule". Il y avait un vent  brutal et je me suis congelé. Dans les extras du DVD on entend Stéphanie qui dit à Arnaud au repos: "Prend tout ton temps moi j'ai une doudoune, Sylvain aussi, prend bien ton temps..." et Arnaud qui réplique après une petite hésitation "ouaip y'a juste Laurent qui est en polo...". J'étais transis depuis 2 heures, je l'ai un peu maudit à ce moment là. Une autre fois aussi, quand à un relais bien dans l'axe elle m'a uriné dessus, j'étais un peu vert ! Heureusement j'ai pu me planquer plus ou moins sous un gros kit... Sinon ça va, on reste bons amis !  

 

- Kairn : Ta réaction après la réalisation de « Gecko » à vue par Yann Ghesquiers ? 

- Laurent : En fait, ça ne m'a étonné qu'a moitié... Pourtant la performance est hors du commun, grandiose, unique! Depuis pas mal d'années Diego est un mentor pour moi, même si on a rarement grimpé ensemble. Son humilité, sa simplicité, son humour et son incroyable don pour l'escalade en font pour moi le grimpeur français le plus impressionnant de ces dernières années. Je sais très bien qu'il est capable de tout à vue, surtout dans ce type d'inclinaison. Il a maintenant un vécu tellement grand que lui même ne se rend pas compte qu'il est aujourd'hui capable de faire du 8c à vue en vertical, c'est pour ça qu'il l'a décotée à 8b+, mais je peux assurer que cette cotation revue à la baisse va faire mal aux répétiteurs. 

- Kairn : L’enchaînement dans la journée est-il concevable selon toi ? 

- Laurent : Ca paraît vraiment dur, même pour un génie de la trempe d'Adam Ondra. Déjà quand on regarde la suite de difficultés à enchaîner, personne ne fait jamais ça même en couenne, ensuite le style d'escalade n'est pas vraiment à la mode et je ne sais pas si les jeunes voudront s'investir dans ce type de challenge. Après, au niveau de la peau il faut être conçu différemment que la plupart des autres humains et enfin ça impose d'enchaîner au moins les trois quart de la voie en plein soleil, ce qui complique sérieusement la chose. Mais bon malgré ça je reste optimiste et pense qu'un jour ce sera possible. Je pense que le premier truc bien classe à faire sera d'enchaîner la voie dans la même ascension sur deux jours, avec une nuit dans la paroi, et en se partageant le travail à deux, un peu comme l'avait fait Todd Skinner et son compagnon pour la première libération de Salathé au Yosemite. 

- Kairn : Pourquoi ne pas avoir fait un DVD commun avec Evrard Wendenbaum qui a fait des images de l’expédition de François Legrand et qui compte aussi sortir un DVD sur la voie ? 

- Laurent : Avant de partir à Mada je n'avais même pas vu l'article d'Evrard et ne savais pas qu'il y était allé et qu'il voulait faire un film, je me suis informé réellement sur la voie et son histoire qu'une fois dans l'avion. A mon retour Evrard m'a contacté pour une idée de film en commun et j'ai de suite été d'accord, ça me paraissait plus intelligent de travailler ensemble plutôt que de sortir chacun son truc de son côté. On s'est rencontré plusieurs fois, échangé nos images, je suis même resté une semaine chez lui à l'occasion du festival de Grenoble où on a présenté un extrait de 5mn réalisé en commun. Puis petit à petit on s'est rendu compte que c'était vraiment difficile de sortir un film commun pour plusieurs raisons. Déjà l'éloignement, presque 1000 km nous séparent et nos tentatives par le net se sont avérées de bonnes galères, ensuite on a des approches différentes du sujet, il voulait faire encore une autre expé pour avoir encore plus d'images, et moi ça m'allait bien avec le succès de ce super trip et la matière filmée qu'on avait déjà. Ensuite j'aime bien sortir des films qui restent d'actualité alors qu'Evrard pense différemment, il aime bien prendre son temps. J'ai besoin d'attaquer le montage de mes trips sans trop attendre, j'aime le faire en étant toujours imprégné de l'ambiance pour avoir le meilleur feeling à la création. Puis le principal problème a finalement été qu'après "Amazonian Vertigo", Evrard n'avait pas envie de remettre le couple Petit/Bodet en avant dans un film, suite à des histoires entre eux qui me dépassent. Bref, au final ça nous bloquait tous les deux dans nos élans créatifs, et on a décidé de travailler séparémment. C'est pour ça que je n'ai pas pu parler de son expédition dans mon film, pour préserver l'exclusivité de ses images. C'est dommage car ça aurait été encore mieux en traitant de l'histoire de la voie, mais bon je comprends sa position. Je me sens gêné par rapport au fait qu'il était le premier sur le coup et que ce sujet lui tient particulièrement à coeur, mais je ne pouvais rester les bras croisés en laissant moisir mes images et me sentais aussi redevable auprès d'Arnaud qui m'avais payé le voyage pour que je sorte ensuite un film sur notre expédition. J'espère juste que ça n'empêchera pas Evrard de mener son projet jusqu'au bout. 

- Kairn : Tes prochains projets filmographiques ou autres ? 

- Laurent : Je n'ai encore rien de très précis en tête, si ce n'est que ça fait longtemps que j'ai envie de faire quelque chose qui traite uniquement de l'escalade féminine. En parallèle, je planche aussi sur un DVD pédagogique escalade avec une autre boîte de production qui a besoin de mon aide. Au niveau escalade, j’attends que passe l'été pour reprendre le chemin du fanatisme et me recoller de gros chantiers, en attendant je me fais plaisir à équiper de nouvelles voies ici en Catalogne, à Siurana et dans le Montsant. Je laisse comme toujours se faire les choses de manière instinctive sans trop chercher à planifier de quoi sera fait demain.  

Pour commander Tough Enough, direction le site de Laurent Triay

 
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